Kintsugi : maîtriser le comblement avec sabi et kokuso.
- Didier Fallières

- 8 févr.
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 16 avr.
mise à jour le 15/04/2026
Trop souvent oublié ou mal appliqué, cette étape reste pourtant essentielle dans la pratique du kintsugi.
Indispensable à l’esthétique finale de la pièce, il s’agit d’un moment essentiel, souvent méconnu, que l’on peut recommencer autant de fois que nécessaire pour atteindre la perfection.
Dans le kintsugi, on célèbre généralement l’éclat de l’or, cette lumière qui souligne la fracture et révèle la beauté née de la blessure.
Mais avant l’or, vient d’abord le temps du comblement
C’est là que s’exprime le Sabi Urushi : une préparation discrète, patiente et pourtant cruciale.
Qu’il s’agisse d’une simple fissure ou d’un manque profond, avant la brillance, il faut redonner forme à ce qui a été brisé.
Le Sabi Urushi comble les petites surfaces, lisse, affine et prépare la fêlure à recevoir la poudre métallique ou la laque colorée.
Le Kokuso Urushi, quant à lui, remplit, reconstruit et redonne volume aux parties manquantes, parfois jusqu’à sculpter à nouveau la matière.
Sabi / Kokuso Urushi : l’art des terres et des mélanges dans la laque japonaise
Dans la pratique du kintsugi, les mélanges composés de terres naturelles occupent une place essentielle. Issues de roches et d’argiles japonaises, ces poudres constituent à la fois la base structurelle et la peau protectrice de l’objet restauré. Elles servent à reconstruire, lisser et renforcer la pièce avant l’application des couches finales de laque et de poudre d’or. C’est là que se façonne l’esthétique unique de votre kintsugi.
Parmi ces mélanges sabi urushi, quatre matériaux sont essentiels et se succèdent dans un ordre d'utilisation : le Wata (ou Kokuso-wata), le Kokuso, le Jinoko, puis le Tonoko.
Chacun possède sa texture, sa fonction et son rythme propre.
Wata (ou Kokuso-wata) — pour combler et renforcer les fissures profondes ou les manques importants ; c’est la base de la réparation.
Kokuso — pour sculpter et reconstituer les zones manquantes après la consolidation initiale.
Jinoko — pour affiner la surface réparée ; c’est un mélange plus fin servant de couche intermédiaire avant la finition.
Tonoko — pour lisser et uniformiser la surface avant l’application de la laque finale et de la poudre d’or.
Reconstitution d’une partie manquante d'un bol Raku
Choisir son Sabi ou Kokuso en Kintsugi ?
Bien sûr, il vous appartiendra d’analyser les manques, cassures, ébréchures et fêlures de chacune de vos pièces pour déterminer la base la plus adaptée.
Quelle question se poser ? Est-ce juste un petit manque, un trou, ou une grande partie manquante ? Cela vous aidera à choisir la bonne méthode (kokuso, comblement, sabi). Prenez le temps de bien analyser votre pièce.
Petit manque / éclat léger : bord ébréché, petite fissure, éraflure, creux peu profond, la forme globale est intacte.
→ objectif : lisser / combler finement.
Trou / manque moyen : cavité visible, mais la pièce tient, la silhouette reste lisible, petite cavité (1–2 mm).
Petite partie manquante : éclat, petit morceau manquant,
→ objectif : combler + redonner une surface solide.
Grande partie manquante : morceau absent qui change la forme, un coin, une lèvre, une anse, une section, une pièce manquante suivant sa dimension.
→ objectif : reconstruire du volume + éventuellement renforcer.
Les grandes zones à reconstruire ou à combler seront d’abord traitées avec le kokuso, qui assure la solidité et la structure de la réparation.
Une fois cette couche bien sèche et poncée, vous appliquerez ensuite le sabi autant que nécessaire, afin de lisser, uniformiser la surface et préparer la pièce aux couches de laque.
Petit rappel : un seul comblement ( sabi) ne suffit pas.
Selon la profondeur ou la nature des fissures, il est souvent nécessaire d’appliquer plusieurs couches successives de kokuso, en laissant sécher et poncer légèrement entre chacune pour assurer une bonne adhérence et éviter les retraits.
Une fois la structure bien stable et uniforme, on procède aux applications de sabi, également en plusieurs passages fins, jusqu’à obtenir une surface parfaitement lisse (sans aucun défaut, sans trous, rayures, bosses, prête à recevoir les couches de laque de finition ou la dorure.
Tableau récapitulatif du choix du sabi / kokuso
Type de réparation | Mélange recommandé | Objectif principal |
Petite fissure, éraflure | Sabi Ki urushi + tonoko | Lissage, ponçage et finition avant dorure |
Petite cavité (1–2 mm) | Sabi plus épais ki urushi + jinoko puis tonoko | Comblement avant ponçage |
Manque de matière (éclat, petit morceau manquant) | Kokuso (urushi + jinoko+ sciure / poudre de bois) | Structure solide, remplissage |
Reconstruction de forme (anse, bec, bord, volume important) | Kokuso wata (urushi + fibres végétales de chanvre ou coton) | Résistance, élasticité, légèreté |

kokuso- kokuso-wata
Le kokuso-wata désigne des fibres (le plus souvent du chanvre) que l’on mélange à la laque ki urushi, à de la poudre de bois (keyaki/mokufun) et/ou au jinoko pour fabriquer un kokuso plus solide (le mélange de comblement). Son rôle est d’armer la pâte et d’augmenter sa résistance mécanique dans les comblements profonds/étendus.
Certains choisissent de la soie cardée (mawata) plutôt que le chanvre, une fibre fine et noble, afin de préserver la pureté du geste et la cohésion subtile du kokuso-wata.
Les proportions du kokuso sont essentielles pour obtenir une pâte solide, souple et durable dans la réparation kintsugi.
Kokuso traditionnel (avec poudre de bois et fibres)
Ingrédients de base : Urushi (laque naturelle), poudre de bois (mokufun ou keyaki), fibres végétales (wata).
Proportions : 1 volume de ki urushi pour 3 à 4 parts de poudre de bois, avec 5‒10 % de fibres.
Texture : Mélange ferme mais malléable, adhérente sans couler. Ajuster avec urushi (si trop sec) ou poudre de bois (si trop collant).
Kokuso plus léger (de surface)
Proportions : 1 volume de ki urushi pour 2 parts de poudre de bois, sans fibres.
Utilisé pour les comblements fins ou les finitions avant le sabi urushi.
Types de poudres et leur effet
Keyaki : bois de zelkova, solide et ferme.
Mokufun : poudre fine, texture homogène.
Wata : fibres végétales renforçant la cohésion.
Exemple pratique de kokuso, vous adapter les quantités suivant vos besoins.
Pour une petite réparation : 1 c. à café de ki-urushi , 3 à 4 c. à café de poudre de bois (keyaki ou mokufun), un filet de fibres wata.
Vous adapter les quantités suivant vos besoins.
Selon d’autres écoles traditionnel du kintsugi, on prépare le sabi kokuso en mélangeant 3
mesures de tonoko et 1 mesure de jinoko, humidifiées avec quelques gouttes d’eau, puis liées avec 2 mesures de ki-urushi et renforcées avec un peu de wata.
Pour l’exemple du bol à thé Seto (photo) où il manquait une grande portion, la reconstruction s’est faite en couches fines, afin de faciliter le séchage :
Première couche : Kokuso + wata
(armature et volume de base)
Deuxième et troisième couches : Sabi jinoko
Quatrième et cinquième couches : Sabi tonoko
(affinage et lissage final de la forme, jusqu’à élimination complète des trous, bosses et creux. Cette étape doit être parfaitement aboutie avant l’application de la laque kuro-roiro, quitte à refaire plusieurs couches jusqu’à obtenir une surface irréprochable.
4. Accorder une attention particulière au temps de durcissement : chaque couche doit être parfaitement sèche et dure au toucher avant toute intervention ultérieure..
5. Une grande dose de patience
Petites astuces de l’auteur
Étape intermédiaire : optimisation de la stratification
Après et parfois entre plusieurs applications de sabi tonoko, j’applique une couche très fine de laque kuro-roiro.
Cette couche est ensuite laissée en polymérisation au muro (ou furo) avant d’être poncée avec un abrasif à grain fin #800 et de l'eau.
Cette phase intermédiaire a pour objectif de densifier la structure du comblement, d’améliorer la cohésion entre les couches successives et d’augmenter la résistance mécanique de l’ensemble. Elle favorise également une surface plus homogène pour les étapes de finition.
Travailler toujours en applications fines et progressives.
Plus la couche est épaisse, plus le temps de séchage au murō/furō doit être prolongé.

Logique des étapes en kintsugi (approche technique et traditionnelle)
Le kintsugi repose sur une stratification précise de couches d’urushi, où chaque étape a une fonction spécifique : structure, ajustement, puis finition.
Jinoko: Poudre minérale naturelle pour le kintsugi
Construction et solidité de la réparation
Comble les manques importants
Assure la résistance mécanique
Sert de base à toute la stratification
La terre Jinoko provient de la région de Yamashina, à l’est de Kyoto, connue depuis des siècles pour ses dépôts naturels d’argile volcanique.

Riche en silice, alumine et oxydes de fer, cette terre d’une grande pureté présente une couleur ocre à rouge clair et offre une excellente compatibilité avec la laque urushi. Après extraction, elle est séchée, cuite à haute température, puis broyée et tamisée pour obtenir une poudre minérale mate, légèrement poreuse et granuleuse comme du sable.
Utilisée en kintsugi comme base dans la préparation du sabi , la terre Jinoko permet de créer des préparations sabi solides, stables et durables. Elle assure une adhérence parfaite et une résistance élevée sans fissuration.
C’est le socle structurel du travail en kintsugi, appliquée après le kokuso (pâte de reconstruction).
Attention, la terre jinoko retient moins l'eau, un peu comme le sable. De ce fait, la cohésion du mélange est plus difficile à obtenir.
Texture recherché :
Pâte épaisse, malléable, qui tient sur la spatule sans couler.
Tonoko kintsugi : guide complet (jaune, rouge, blanc, usages et techniques)
Ajustement
Le tonoko est une poudre d’argile essentielle dans la pratique du kintsugi et de la laque urushi. Utilisé pour créer le sabi-urushi, il permet de lisser, ajuster et préparer les réparations avant finition.
Ce chapitre complet vous explique :
les différences entre tonoko jaune, rouge et blanc
leur composition minérale
leur rôle précis dans les étapes du kintsugi
comment choisir le bon tonoko selon votre réparation
Qu’est-ce que le tonoko en kintsugi ?
Le tonoko est une poudre minérale composée principalement de silice et d’alumine, issue d’argiles naturelles. Mélangé à l’urushi, il forme une pâte utilisée pour affiner les réparations. Il intervient après les étapes structurelles et avant la finition.
Les différentes couleurs de tonoko

Tonoko jaune : le standard polyvalent

Le tonoko jaune est le plus utilisé en kintsugi. Sa composition minérale, dominée par la silice (SiO₂) et l’alumine (Al₂O₃), contient également une faible proportion d’oxydes de fer, à l’origine de sa teinte jaune. On y trouve aussi des traces d’argiles naturelles comme la kaolinite.
Cette composition lui confère un équilibre optimal entre dureté et plasticité, ainsi qu’une excellente compatibilité avec l’urushi.
Grâce à sa granulométrie moyenne et à sa bonne accroche, le tonoko jaune est particulièrement adapté à la préparation du sabi-urushi. Il est utilisé pour le rebouchage fin, la mise en forme et les premières couches de remplissage.
Tonoko rouge : densité et influence de la teinte

Le tonoko rouge se distingue par une composition plus riche en oxydes de fer (Fe₂O₃), qui lui confère sa couleur chaude, allant du rouge au brun. Cette teneur plus élevée en fer lui donne également une texture plus dense, parfois légèrement plus dure à travailler.
Grâce à ces caractéristiques, il est principalement utilisé dans les couches intermédiaires, où il permet d’ajuster la teinte de fond et de préparer la surface avant des finitions sombres ou colorées.
Le tonoko rouge joue ainsi un rôle discret mais stratégique : il influence la perception visuelle finale en modifiant subtilement la base sur laquelle seront appliquées les couches d’urushi et les poudres métalliques.
Il est particulièrement intéressant lorsque la couleur de fond participe au rendu final.
Tonoko blanc : finesse et précision

Le tonoko blanc est le plus fin et le plus pur des tonoko. Sa composition, très pauvre en impuretés et en oxydes de fer, lui donne une couleur neutre et une texture particulièrement douce après ponçage.
Grâce à sa granulométrie très fine, il est utilisé pour les finitions délicates, où la précision et la qualité de surface sont essentielles. Il permet notamment d’éviter de “salir” les teintes claires ou d’altérer l’éclat des dorures.
Le tonoko blanc est ainsi privilégié en préparation avant l’application de poudre d’or ou d’argent, ainsi que pour le travail sur des céramiques claires ou fines.
Il constitue le choix idéal pour obtenir une finition propre, nette et maîtrisée.
Comparaison simple
Tonoko | Jinoko | |
Grain | Fin | Grossier |
Rôle | Finition | Structure |
Résistance | Moyenne | Élevée |
Ponçage | Facile | Plus difficile |
Usage | Sabi, couches fines | Base, gros manques |
Logique des étapes en kintsugi
Structure — Jinoko + urushi + kokuso
→ construction et solidité mécanique de la réparation
Ajustement — Tonoko + urushi (sabi-urushi)
→ mise en forme, correction des volumes et lissage
Couche intermédiaire — Urushi (kuro roiro)
→ uniformisation, préparation de surface et base pour la finition
Finition — Urushi (e bengara) + poudre métallique
→ application de la laque finale puis dépôt de poudre (or, argent, laiton etc ...)
En résumé : * Jinoko = structure * Tonoko = précision

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Un grand merci pour toutes ces précisions. A ce jour je n'utilise que du tonoko jaune ; j'ai hâte de tester le tonoko blanc.